• OPERATION TORCHE

    Opération Torch. La Sénia.

    Messagede Jean Deffe » Mar 27 Mar 2007 06:29:16

    Au soir du 7 novembre 1942 j'avais pris place dans le train qui, chaque jour, assurait le transport du personnel marié ou permissionnaire entre la base aérienne et la gare d'Oran.
    Mes réflexions furent interrompues par l'arrivée d'un camarade. Il venait m'avertir qu'il y avait une alerte et que, en conséquence, nous devions nous rendre à l'armurerie et gagner ensuite les tranchées de défense de la base. J'étais furieux de ce contretemps causé par ce que je pensais n'être qu'un exercice de routine.
    Après avoir changé de vêtements je me rendis au mess (J'étais sergent depuis peu) afin d'y percevoir le ravitaillement pour la nuit. Puis, je dus aller, comme prévu, à l'armurerie. Ayant été institué chef de pièce au FM j'étais flanqué d'un tireur et d'un servant. Nous avons pris possession de nos armes…sans les dégraisser…car, au niveau subalterne, personne n'avait jamais pris ce genre d'opération au sérieux.
    A la tombée de la nuit nous avons gagné nos emplacements dits "de combat". Le nôtre était un site privilégié et très sécurisant : Il était placé aux abords immédiats de la soute à bombe, et, détail encourageant, près des hangars dits "de Valmy". Le dispositif que nous occupions était formé d'une tranchée comportant, à chacune de ses extrémités, une plate-forme de tir. La tranchée elle-même était inutilisable car, depuis de longs mois, les militaires circulant sur la piste l'avaient détournée de son usage initial et l'utilisaient, à l'occasion, pour satisfaire, en urgence, ce que l'on pourrait appeler, comme sur certains documents du 19ème siècle, des appels de la nature. Des fragments, maculés, de l'Echo d'Oran, témoignaient de cette utilisation incongrue.
    Au cours de la nuit nous fûmes tirés de notre torpeur par un grondement lointain qui, peu à peu, gagnait en intensité. De loin en loin des éclairs illuminaient la côte oranaise. Une sourde inquiétude se fit jour parmi nous. Quelqu'un hasarda, pour se rassurer, "C'est sûrement des exercices, une opération de commando !".

    Au lever du jour nous ne savions toujours pas ce qui se passait. Des Dewoitine 520 décollèrent. Nous avons alors décidé de dégraisser le FM. L'un d'entre nous déplia un journal et le mis sur le bord de la tranchée. Nous y avons déposé les pièces nettoyées. Comme rien ne semblait presser nous sommes sortis faire quelques pas à l'extérieur. Nous percevions le bourdonnement des D520 qui évoluaient au-dessus du terrain.
    Tout à coup quelqu'un hurla : "couchez-vous ! couchez-vous !". Je vis alors, sans comprendre, le sol se soulever en petites gerbes de terre autour de moi. Je bondis dans la tranchée. Un vacarme se déchaîna au-dessus de nous. Des avions plongeaient sur notre position en la mitraillant……Puis, enfin, le calme se rétablit. Personne n'avait été touché.
    Cependant, des avions, paraissant être des Spitfire, frappés d'une étoile blanche (?) (1), se livraient à un strafing autour de la base. Les D520 les attaquèrent . Il s'ensuivit une mêlée confuse. Au sol des avions brûlaient.
    Après une courte accalmie des Fairey "Albacore" bombardèrent les hangars du 1/3. Nous avons tenté d'assembler les pièces du FM, mais elles avaient été dispersées lors du mitraillage. Le percuteur resta introuvable.
    Le lieutenant commandant la défense du terrain vint nous voir. A nos questions, concernant l'identité de nos assaillants, il répondit ne pas savoir qui nous attaquait. Ses ordres furent les suivants : " Si la base est attaquée par des fantassins ou des parachutistes vous devrez résister à outrance… Si ce sont des chars vous pourrez vous replier mais en vous remettant
    périodiquement en position de tir…." (?) (2).
    Nous ne comprenions toujours rien aux événements. Dans le courant de la journée nous vîmes plusieurs avions évoluer au-dessus de la sebkra (le lac salé) d'Oran. Brusquement, certains d'entre eux, désemparés, piquèrent vers le sol en laissant derrière eux de longues traînées noires. Les impacts au sol furent marqués par d'immenses nuages de fumée. Nous apprîmes par la suite qu'il s'agissait d'une patrouille de D520 qui avait été surprise, semblait-il, par une formation adverse. Le commandant du groupe était au nombre des victimes.

    Au matin du 9 novembre tout était calme, mais nous avions l'impression qu'il allait se passer quelque chose. Effectivement, un moment après, nous aperçûmes un nuage de poussière qui se développait vers l'extrémité ouest de la base. En l'observant à la jumelle nous avons distingué une colonne motorisée composée de toutes sortes de véhicules de couleur verte et marqués d'étoiles blanches. Au fur et à mesure de la progression des nouveaux venus nous voyions les têtes des défenseurs ouest de la base s'escamoter progressivement dans les tranchées. Lorsque les assaillants ne furent plus qu'à une centaine de mètres un mouchoir blanc s'agita.
    Des chars investirent le terrain et, bientôt, entourèrent notre position. Nous sortîmes en agitant un mouchoir blanc…..Une sorte de martien apparut alors au sommet de la tourelle d'un char : teint basané, casque vert recouvert d'un filet…..Il nous demanda, en anglais nous semblât-il, si nous étions allemands. Il ne comprenait pas le français. Il y avait parmi nous plusieurs pieds-noirs oranais qui engagèrent avec lui un dialogue en espagnol. Ils comprirent que c'était un Américain venant de Californie.
    Nous avons entouré le char….Nous entendions des propos apaisants tels que : "amigo ! amigo !". Au moment où tout semblait aller pour le mieux un incident se produisit. Des artilleurs français, en batterie au village de Valmy, et dont le zèle n'avait d'égal que celui de leurs glorieux prédécesseurs de 1792, ouvrirent le feu sur les chars, sans se préoccuper le moins du monde de notre présence. Il y eut autour de nous des explosions, des gerbes de terre et de fumée. Nous nous sommes plaqués au sol et avons rampé vers la tranchée. Malheureusement une difficulté nous est apparue. Pour pénétrer dans cette tranchée il fallait franchir la levée de terre, or nous entendions, au-dessus de celle-ci, le sifflement ininterrompu de projectiles en provenance d'armes légères….
    Une accalmie nous permit enfin de plonger dans la tranchée salvatrice. Nous sommes tombés les uns sur les autres. J'ai finalement hérité d'un espace réduit qui, compte tenu de son odeur, ne laissait aucun doute sur l'utilisation qui en avait été faite auparavant. Malgré tout je m'estimais très chanceux de pouvoir m'allonger et faire corps avec le sol.
    . Autour de nous les chars rugissaient et tournaient en rond sans arriver, semblait-il, à localiser les départs de coups. Une de ces machines s'immobilisa au-dessus de moi, à la limite de la tranchée. J'apercevais les chenilles et le canon à deux mètres au-dessus de ma tête. Le canonnier s'étant décidé à ouvrir le feu, les détonations furent pour moi autant de poussées derrière la tête. A intervalles réguliers celle-ci était violemment rejetée, mais peut être était-ce seulement la peur, contre la fange malodorante qui garnissait le fond de la tranchée…….
    Enfin le calme se rétablit, notre punition était terminée.

    (à suivre)

    Image

    Jean Deffe
     

     

    Suite "Opération Torch. La Sénia.

    Nous avons été dirigés sur la "baraque de la météo", une construction située à la limite de la base, en lisière de la sebkra. Progressivement nous fûmes tous rassemblés, pour la nuit, dans cette bicoque. Nous étions peut être deux cents, debout sur quelques mètres carrés. Il nous était interdit de sortir. Les heures passèrent, interminables…..L'odeur était si insupportable que le GI qui vint nous ouvrir , au petit matin, esquissa plusieurs pas de recul.
    On nous autorisa à occuper une tranchée proche de la baraque de la météo. Nous étions à la lisière est d'un immense rassemblement de véhicules de toutes sortes. Nous nous sommes alors souvenus d'une information, parue quelques temps auparavant dans la presse locale, selon laquelle, aux USA, l'armée américaine manœuvrait, faute de matériel, avec des canons en bois.
    Dans la journée un fait nouveau se produisit. Des obus de gros calibre, venant, semblait-il, d’une batterie côtière de Santa-Cruz, se mirent à tomber sur le terrain. Nous avons pensé que cette batterie tentait de pilonner le rassemblement américain mais, fait inexplicable, les obus tombaient toujours à deux cents mètres de leur objectif supposé, dans une zone totalement déserte.
    Enfin l'armada des camions GMC et des chars s'ébranla vers Oran et cette malheureuse affaire Franco-Anglo-Américaine trouva sa conclusion.
    Quelques jours après, dans un désir commun de réconciliation, nous avons été rassemblés, avec les Américains, dans la cour de la base. Les couleurs françaises et américaines furent envoyées. On joua les hymnes nationaux. Puis les Américains occupèrent la base et nous envoyèrent cantonner dans les fermes avoisinantes. Plus tard, lors d'une prise d'armes en commun, des décorations furent remises à des militaires des deux bords, en récompense de leur belle conduite au feu…..…

    Ainsi prirent fin, à la base d'Oran-La Sénia, les événements baptisés : OPERATION TORCH


    (1) L'étoile blanche n'avait, à l'époque, aucune signification pour nous. Les raids massifs des bombardiers US sur l'Europe occupée ne commencèrent qu'au début de 1943. Donc en 1942, vraisemblablement, aucun avion à étoile blanche n'avait été abattu en France. D'où notre ignorance quasi générale à ce sujet Il faut noter aussi que, dans le contexte de 1942, l'idée d'un débarquement américain en Afrique du Nord ne nous était jamais venue à l'esprit.
    En ce qui concerne le type d'avion utilisé il m'est difficile, si longtemps après, d'affirmer qu'il s'agissait bien de Spitfires. Des historiens rapportent que les Anglais utilisaient bien des Spitfires, mais aussi des Sea Hurricanes. Ces appareils portaient des étoiles blanches en lieu et place des habituelles cocardes. Cela en raison de l'hostilité des Français, vis à vis des Anglais, depuis l'affaire de Mers-el-Québir. D'autre part les Américains utilisaient des Spitfires qui leur avaient été livrés par les Anglais. D'où une certaine confusion.

    (2) Des parachutistes US, venant de Grande Bretagne, devaient s'emparer de la base de la Sénia. Ils ne purent pas accomplir leur mission.
    A noter que l'autorisation qui avait été donnée de nous replier devant des chars mais à condition de nous remettre périodiquement en position de tir équivalait, sur le terrain plat et désertique de la Sénia, à nous envoyer à l'abattoir.


    A la suite de l'opération "Torch", l'armée d'AFN fut réorganisée et rééquipée. Elle repartit au combat contre les Allemands. L'armée de l'air reçu des Spitfire, des P47, des Airacobra, des Maraudeur et des P38. En juin 43 la mobilisation générale fut décrétée en AFN, puis, plus tard, en Corse.

    Informations complémentaires concernant l’opération « Torch ».

    Ainsi que je l'ai expliqué précédemment I’état major de l'armée d'Afrique savait, depuis quelques jours, que des convois se dirigeaient vers le détroit de Gibraltar (en fait seul un de ces convois devait passer le détroit, l’autre s’apprêtant à débarquer sur les côtes marocaines ). Je suppose, mais sans aucune certitude, que cet état major savait également que des troupes américaines se trouvaient à bord de ces navires. Par contre, jusqu'à quel niveau hiérarchique est descendue cette information le 7 novembre au soir ? Mystère. Les commandants d'unités ont certainement été mis au courant. Cependant l'information n'est pas parvenue jusqu'au personnel subalterne (je veux parler du personnel allant des adjudants aux soldats de 2ème classe). Le 7 au soir nous ignorions tout de la possibilité d'un débarquement anglais et, de surplus, comprenant des troupes américaines. D'ailleurs, en général, à cette époque là, les ordres que nous recevions n'étaient accompagnés d'aucune explication.
    Comme je l'ai indiqué nous avons eu, durant la matinée du 8 nov. après l'attaque des avions à étoile blanche, la visite de l'officier commandant la défense du terrain. A notre question concernant l’identité des assaillants il nous à répondu ne pas savoir. Ne savait il vraiment rien ou bien avait il des ordres pour ne rien dire ? La question reste posée.

    Ayant contacté récemment un de mes anciens collègues, j'ai obtenu auprès de lui quelques informations supplémentaires. Ce collègue était descendu en permission à Oran le 7 nov. dans la soirée. Il reçut, dans la nuit, l'ordre de rentrer à la base. Alors qu'il arrivait près des hangars, à l'aube, en compagnie d'autres camarades, il entendit un avion passer au dessus de lui. Ensuite ses camarades et lui trouvèrent sur le sol des tracts sur lesquels étaient imprimés la photo du président Roosevelt et un texte, rédigé en français et en arabe, annonçant l'arrivée des Américains. Donc, par cette voie, une partie du personnel de la base fut mise au courant de ce qui se préparait.
    Ceux qui, comme moi, avaient été désignés pour assurer la défense du terrain, se trouvaient depuis le 7 au soir dans des tranchées situées à la périphérie de la base. Donc loin des hangars et des casernements et, par conséquent, loin des sources d'information possibles.

    Pour résumer disons que : L'état major, les commandants d'unités, certains officiers et pilotes savaient peut être que des Américains, et pas seulement des Anglais, allaient débarquer. Le reste du personnel ne savait rien mais la découverte de tracts au matin du 8 novembre permit à certains membres de ce personnel d'apprendre leur présence parmi les troupes de débarquement.

    Il faut ajouter que tout cela s'est passé dans beaucoup de désordre et de confusion
    Jean Deffe
     

     


     

    Messagede spad » Mar 27 Mar 2007 16:32:41

    a déplorer les trop nombreuses victimes de part et d'autre durant l'opération torch quand le devoir se heurte a la raison c'est malheureux..
    les pauvres marins de la royal deploreront le plus grand nombre de mort coté francais quand aux alliés leur pertes seront encore plus lourdes
    « RETROUVAILLESCIRQUE AMAR »
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  • Commentaires

    2
    J.J. Veilhon.
    Samedi 14 Janvier à 11:14
    Quel accueil le jour de ma naissance ? Merci les alliés !!!!
    1
    VEILHON.Jean-Jacques
    Dimanche 14 Février 2016 à 12:23

    Merci à Jean DEFFE pour tous ces détails précieux pour moi qui suit né cette fameuse nuit du 07 au 08 novembre 1942.

    Maman qui vit encore dieux merci ,vous expliquerait, que j'ai failli naitre dans une tranchée qui par précaution avait été crée.

    Finalement, j'ai eu la chance de venir au monde à l'Hôpital d'Oran. on va dire (beaucoup de chance) car nous avons subi

    un bombardement et Maman s'est retrouvée à un moment avec trois autres enfants dans les bras qui n'étaient pas les siens et que des infirmières avaient confiées par sécurité, leur propres mamans étant cachées sous les lits.

    Un parent m'a raconté que cette nuit ressemblait à un énorme feu d'artifice ou l'on voyait comme en plein jour ,la base aérienne de la SENIA échangeait des tirs avec la marine des alliés depuis Canastel

    Je suis peut-être né sous une bonne étoile ?

    Merci encore  Jean DEFFE que j'aimerais bien connaître

    Jean-Jacques VEILHON

     

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